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AVIGNON / OFF 

26/07/2018

AMOK / Théâtre du Roi René

Amok de Stefan Sweig, adapté et interprété par Alexis Moncorgé. Molière 2016 de la révélation masculine. 

Premier tableau. Avignon, place des Carmes, juillet 2016. Un jeune comédien m'aborde, il tracte. Le troisième en moins de cinq minutes. Auparavant, au terme d'une conversation curieuse (remplie de curiosité), un comédien italien m'a conseillé de lire Histoire du tigre de Dario Fo dont j'ignore presque tout pour ne pas dire dont je ne sais rien. Le jeune comédien tend son flyer. Je vois le nom de Sweig - je connais - puis le titre Amok - j'ai lu ! Une histoire de folie. Amok, amok ? Une râge meurtrière. D'autres que Sweig mirent en récit cette folie incontrôlable mais, à cet instant, à l'ombre des arbres, je songe à l'album du Piège malais du dessinauteur Didier Conrad.

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 Le comédien insiste sur son travail personnel. Il cherche l'argument qui me toucherait. Il sent ma résistance. Il trouve la faille. Je lève le regard du flyer quand il explique son travail d'adaptation, son souci de disposer d'un décor moduble, facile à monter, démonter, transporter dans sa propre voiture. Ce détail m'intéresse. Je l'interroge : pourquoi tant d'adaptations de romans dans l'énorme catalogue du festival. N'y aurait-il plus d'auteurs dramatiques ? Il m'explique : présenter un texte connu, d'un auteur connu, seul en scène, cela convient au public et convaint un directeur de théâtre. Cette franchise me plaît. Je lis enfin son nom sur le tract : Alexis Moncorgé. Avec un peu d'hésitation j'évoque Jean Gabin (Jean, Gabin, Alexis Moncorgé). "C'est mon grand-père dit-il, mais je ne l'ai pas connu. Je suis né après son décès". Le lendemain, je suis au théâtre du Roi René et assiste à son Amok. J'observe la scène, les éléments du décor, j'entends l'obsession, je vois le médecin fuyant la passion. Ce sera le dernier spectacle de mon séjour. Autant finir en beauté. En sortant, frôlant la scène sur laquelle il commence à ranger son matériel afin de céder la place au spectacle suivant, il m'aperçoit et me reconnaît. "Vous êtes venus ! Merci." Deux, trois mots. Il ajoute :"On se reverra." Salut de la main. Sur la route du retour, je me souviens de l'avoir déjà vu sur cette même scène dans La Mouette de Tchékhov. Plus tard j'appris sa récompense : révélation masculine aux Molières 2016.

 

Deuxième tableau. Avignon, théâtre du Roi René, juillet 2018. Alexis Moncorgé est là, il entre dans le hall après son énième représentation. Je l'aborde. Il a un peu changé, plus de retenue (de méfiance ?). Il m'écoute, accepte le principe d'un micro-entretien. Rendez-vous le lendemain matin. 

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 Bien évidemment, j'arrive avec dix minutes d'avance. Il arrive, me situe, petit signe de reconnaissance, me demande de patienter. Il ne quittera pas les lunettes noires. Je saisirai trois ou quatre fois son regard. Cela me rassure. Nous nous installons dans une arrière-cour, domaine des techniciens. A proximité on perçoit les voix de comédiens et les réactions de la salle. Alexis Moncorgé parle aussitôt, dès les premiers propos avec l'aisance de ceux qui connaissent ce genre de situation. Pourrais-je sortir des chemins battus ? Décidé à ne pas évoquer Jean Gabin, je n'insiste pas quand lui-même l'évoque et parle de "fils de..." Ses mains ponctuent ses propos. Les doigts se croisent après chaque geste d'insistance ou d'hésitation. 

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Trois années avec Amok. Plus de trois cents représentations. Vous avez modifié quelque chose, non ? lui demandent les spectateurs de l'an dernier ou d'avant. Lui a changé. Pas l'adaptation ni la mise en scène mais son jeu d'acteur. Le  personnage et lui-mêmes ont vécu trop ensemble depuis plus de trente mois pour qu'ils restent identiques dans leur cohabitation théâtrale. 

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Alexis Moncorgé est désormais celui qui a joué Amok. Le voilà disponible pour porter son art, son expérience, sa jeunesse devant l'oeil des caméras. Il s'accorde un an pour tenter d'obtenir un rôle, d'incarner un personnage sur l'écran. Amok lui ouvit les portes de la reconnaissance professionnelle. Amok lui apporta l'estime et l'attachement de publics. Ce "loup" (selon son propre aveu) aime aussi la meute. Alexis Moncorgé comprend que le métier qu'il se donne exige un travail solitaire. Amok l'a sorti du lot. Il reviendra jouer en troupe. Le théâtre lui garde et réserve d'autres défis. Alexis cherche les obstacles pour les franchir. Il prend le temps sans le perdre. Il est un comédien de l'endurance. Il est Alexis, celui qui résiste à la facilité et la repousse.